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EVASIONS

L’art sans libertés

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

L’enfermement ou la privation sont le point de départ des créations présentées au MIAM à Sète. L’art s’exprime partout, dans une cellule de prison, un lieu d’accueil pour les exilés jusqu’au camp de concentration… L’humain porte en lui l’imaginaire, ce dernier repli de liberté qu’il est impossible de soustraire. Au-delà de l’œuvre c’est l’essence de la création qui en jeu dans cette exposition remarquable. Discussion avec Norbert Duffort, commissaire général.

 

Pierre Schwartz

Quel a été le point de départ de cette thématique ?

C’est un travail que nous menons depuis quelques temps déjà autour de l’art carcéral. Nous avions déjà présenté des « Paňos », ces mouchoirs peints par des Chicanos dans les prisons américaines, au MIAM en 2010, ces pièces font partie de notre collection. Au début, nous voulions réaliser un projet d’exposition spécifique sur l’art en prison… Finalement, cette question s’est télescopée avec celle des exilés (terme que nous préférons à migrants) où nous avons constaté des pratiques plastiques dans les camps d’accueil à Calais, dans les rues de Paris… En parallèle, nous avons pris connaissance du film documentaire « Festins imaginaires » sur les carnets de recettes rédigés dans les camps. Ces approches permettent de construire une exposition en trois parties (territoires – dehors – festins) autour de l’enfermement et de la privation de liberté.

La scénographie est particulièrement réussie…

Ce parcours est mis en scène par Isabelle Allégret avec qui nous avons l’habitude de travailler. Elle connaît parfaitement le lieu et a proposé cette construction d’enfermement au fil des sections l’atmosphère est de plus en plus oppressante.

Les pièces exposées sont d’une grande finesse et qualité !

Quand j’ai débuté ce projet, je me suis très rapidement rendu compte que je ne pouvais pas réussir seul, je me suis donc entouré de spécialistes. Pascal Saumade maitrise le sujet de l’art en prison, il propose « Dehors imaginaires » avec des œuvres d’Hervé Di Rosa, Nicolas Daubanes, Jean Denant… et plusieurs anonymes.

Anne Georget connaît très bien les carnets de recettes écrits dans les camps de concentration (en Allemagne, en Russie, au Japon). Cela a permis le recueil d’une quinzaine de documents ayant une forte valeur émotionnelle. Certains livrets n’ont jamais été montrés et c’est sûrement la seule fois où il est possible de voir ces témoignages ensemble.

Pour ma partie « Territoires imaginaires », je me suis déplacé plusieurs fois à Calais et à Paris. J’ai rencontré les associations sur place… Ici, nous présentons des pièces ayant pu être conservé avant la destruction de la « Jungle ». Depuis des ateliers d’expression plastiques sont proposés par le Secours Catholique à ces exilés. Parmi les images recueillies, nous montrons peu de chose, il y a des personnalités qui ressortent. C’est le cas d’Hafiz Adem, que nous appelons artiste ! Il a réalisé un ensemble de dessins sur son parcours du Soudan jusqu’en France.

Comme pour suivre les flux migratoires, un nouvel accrochage sera réalisé début juillet, avec de nouveaux travaux, notamment ceux d’un jeune ghanéen. L’enjeu pour nous, en tant que musée, consiste à rendre compte d’une production artistique/culturelle. Nous montrons ce qui nous semble être de qualité, une recherche personnelle.

Pierre Schwartz

Cet enjeu est-il une difficulté pour la réalisation de ce projet ?

Nous avons construit cette exposition sur deux ans. Le projet est complexe pour plusieurs raisons. Le premier paramètre est le contexte muséal avec ses contraintes, certains partenaires n’ont pas l’habitude de travailler dans ces conditions. Deuxièmement, la question du statut des pièces et des auteurs est centrale. Est-ce une œuvre ? Un artiste ? Ces pièces sont-elles à vendre ? Ce sont des questions auxquelles se confrontent régulièrement le MIAM en proposant ce type de projet.

La nourriture est un fil conducteur !

Tout à fait ! L’alimentaire est consubstantiel à l’homme. Lorsque les exilés sont totalement démunis, il reste leurs cultures culinaires, ils conservent toujours leurs traditions alimentaires… En juin dernier, nous avons organisés une rencontre autour de cette question avec un partage de recettes. La nourriture est présente dans certaines toiles peintes en prison avec de l’huile ou d’autres aliments. Les carnets de recettes rédigés sur des bouts de tissus dans les lieux concentrationnaires sont une façon de combler ce manque, se rattacher à un souvenir, exister.

Un catalogue d’exposition est-il prévu ?

Oui, nous souhaitons réaliser un ouvrage avec les photos de l’accrochage et nous avons passé commande auprès de divers auteurs. Le temps de réunir cette matière, le livre sera publié à la rentrée. Le 20 septembre, nous organisons une rencontre avec débats et conférences autour de ce sujet. Par ailleurs, nous avons participé à la production de l’ouvrage « Dessins sans papiers » réalisé par Hafiz Adem, préfacé par Hervé Di Rosa.

Enfin, quel est l’accueil du public ?

Dans le contexte actuel, la question des exilés est sujette à un clivage sociétal. Curieusement cette exposition reçoit un retour très positif, les visiteurs sont positivement surpris par le contenu. La fréquentation pour les deux premiers mois est plus élevée que d’habitude, nous frôlons les pics des expositions Gromiam, 2012 ou Shadoks, 2016.

Evasions – L’art sans libertés

Jusqu’au 23 septembre

Ouvert tout les jours

www.miam.org

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