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FRÉDÉRIQUE FÉLIX-FAURE

Il ne neige plus

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

La galerie Le Lac Gelé à Nîmes accueille Frédérique Félix-Faure avec un travail remarquable sur l’enfance. Elle pose un regard poétique, sans idéalisme ni complaisance, sur les émotions brutes de ses enfants. Ces images en noir et blanc faites de contrastes, de plans rapprochés, de textures révèlent les tourments et les paradoxes de cet âge évanescent. Entretien avec l’artiste-photographe !

Crédit photo : F.Felix Faure « Il ne neige plus »

Pour décrire votre démarche, vous parlez d’intuition photographique…

J’aime beaucoup cette phrase de Sylvie Germain « il faut apprendre à regarder intensément et rêveusement le visible pour voir vraiment… ». Je suis attentive et observatrice du réel, je prends une photo sans l’expliquer. Je suis l’intuition : ce moment où je ressens l’envie ou le besoin de capter l’image. L’intuition photographique est cette pulsion inconsciente au moment de déclencher l’appareil, cela répond à une immédiateté. Rien n’est posé ni mis en scène, je ne sais pas le faire. Je capte suivant le moment, la posture, l’instant sans le modifier.

Quel est l’objectif de ce travail ?

C’est une série réalisée dans la lenteur. Au départ, je ne sais pas ce que je veux raconter. Les images seraient comme des mots captés et à présent j’essaie d’écrire des phrases à travers le processus d’editing photographique. Je souhaite être au plus proche des émotions de l’enfance tout en allant contre l’hypocrisie de l’image de l’enfant parfait soufflant ses bougies d’anniversaire. Je pense rendre plus hommage à mes enfants de cette façon là.

Malgré votre absence des images, la relation mère-enfants est présente…

Oui, cette relation est perceptible, il y a une confiance mutuelle. Mes enfants étaient d’accord pour que je les prenne en photo même s’ils ne comprenaient pas toujours le but.

Pour reprendre les mots de Christian Caujolle lors de la projection de cette série au Festival ImageSingulières à Sète en 2015, c’est « un album de famille idéal »…

Ces mots me semblent justes, quand ma fille regarde ces images, elle s’émeut beaucoup et me dit qu’elle se reconnaît « il y a tout, c’est moi ! ». Je suis toujours très touchée lorsqu’elle me le dit. J’ai fait le choix de montrer ces images plutôt que d’autres, il y a une grande volonté d’honnêteté dans mon approche et mes enfants accompagnent cette démarche. Cette série interroge, soulève des choses, fait écho à chacun…

Cette série capte l’insaisissable. L’enfant qui grandit avec ses découvertes, ses blessures…

Certaines personnes sont réellement bousculées par mes images… Les égratignures… Les cicatrices… Il y a une violence subtile qui fait écho à la noirceur que chacun à en soi. Je suis consciente qu’il y a quelque chose de l’ordre du morbide, c’est aussi la peur de tout parent de perdre ses enfants. Il y a une mort de l’enfance qui est inévitable, on les voit grandir, ils s’échappent…

La représentation du corps est toujours partielle, pourquoi ?

En effet, je me suis également aperçu que les yeux n’étaient jamais visibles, peut-être par pudeur, ou pour plus d’universalité. Ce n’est pas intentionnel, mais j’aime que les images ne soient pas reconnaissables tout de suite.

L’insaisissable côtoie beaucoup de matière palpable !

Là encore c’est inconscient. Je me suis rendue compte dans cette accumulation de la présence de la nature, de la matière, d’un bestiaire. L’enfance est dans l’intrigue, selon les paysages il y a la sensualité, l’étrangeté. Cet organique qui grouille, qui évolue à côté de moi mais que je ne contrôle pas… C’est aussi l’idée que cela fait son chemin indépendamment de moi.

Le rapport au temps est inévitable…

Il y a un rythme, celui du présent et ses accélérations. C’est particulier à l’enfance, la tranquillité laisse place à l’euphorie, l’abattement à un éclat de rire. C’est aussi le pouvoir de l’image, d’un mensonge dire la vérité, raconter autre chose… Par ailleurs, l’âge de mes enfants sur ces photos n’est pas toujours évident. Par exemple, le torse de mon fils évoque celui d’un adulte alors qu’il n’a que trois ans sur cette photo… troubler le temps, troubler l’âge. Cela rejoint la démarche d’editing évoquée plus haut, c’est une part importante de cette démarche. Le but étant d’extraire d’images anodines, une image forte.

Quels sont vos choix pour l’accrochage de cette exposition ?

Je cherche à retranscrire des bouts d’émotions, une évocation en appelle une autre, afin de trouver une nébuleuse… Cette exposition décline divers formats : certaines photographies forment un ensemble, évoquant les retables des églises, d’autres sont simplement encadrées, ou encore piquées au mur, comme une collection entomologique.

Un dernier mot sur le titre « Il ne neige plus »…

« Il ne neige plus à noël », j’avais cette impression de mensonge en lisant les contes de fêtes à mes enfants, coincée dans ces images d’Epinal. Quand la neige a fondue, c’est un réveil, elle n’est plus là pour cacher les aspérités ou ce qui dérange… Cette série est face à l’enfance et ses tourments, sa sexualité, sa violence… ce sont des choses présentes que je ne souhaite pas cacher… mais au contraire révéler.

Galerie Le Lac Gelé, Nîmes

Jusqu’au 24 mars 2018

Entrée libre

www.frederiquefelixfaure.com

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