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YANN DUMOGET

Avec des vrais morceaux de gens à l’intérieur

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

L’espace Dominique Bagouet à Montpellier accueille l’œuvre participative de l’artiste Yann Dumoget. Durant une année, une quinzaine de peintures grands formats ont sillonné la ville à la rencontre d’un public multiple invité à investir les toiles. De ces œuvres graffitées se dégagent de nombreuses réflexions sur la société où comment l’art permet-il le vivre-ensemble ? De ces utopies colorées, de l’altération vers l’altérité, une exposition généreuse et ouverte à l’image de son créateur.

Crédit photo : AP

Il y a 20 ans, ce principe artistique était exposé au Carré Sainte Anne, pourquoi le réactiver aujourd’hui ?

En effet, j’ai réalisé ce projet en début de carrière depuis j’ai beaucoup travaillé sur la crise, réalisé d’autres projets avec d’autres médiums. Cette réactivation vient notamment de l’invitation à imaginer une exposition pour ce lieu. L’espace Dominique Bagouet est dédié à la peinture, ainsi j’ai eu naturellement envie de revenir au pictural. La première exposition ayant été inaugurée en 1998, cela concordait, c’est aussi une façon de fêter dignement ce parcours.

D’ailleurs en parlant de fête, hier (18.09) se déroulait le vernissage…

Oui, je suis content, il y a eu un record d’affluence avec 450 personnes comptabilisées. Certains de mes amis se sont découragés devant la file d’attente et reviendront plus tard. Cet espace accueille généralement entre 10 et 20.000 visiteurs par exposition.

« Avec de vrais morceaux de gens à l’intérieur » Pourquoi ce titre ?

Dans mes œuvres et dans leurs titres, j’apprécie faire des clins d’œil avec une gentille provocation. Ici c’est une référence au langage publicitaire, cela évoque l’interprétation des gens sur mes peintures et leur participation. J’ai pris en photo tous les participants, ils sont eux-aussi à l’intérieur de l’exposition à mes côtés. Pour moi, la participation des gens est un cadeau qu’ils me font. Les petits mots proviennent d’inconnus ou de personnalités, je collectionne toutes ces attentions, ces remarques, ces moments partagés. Ma collection personnelle est faite de pleins de morceaux de gens…

Cette œuvre suit un protocole de création collaborative…

J’ai réalisé 15 sessions sur 9 grandes toiles dans divers quartiers de la ville de Montpellier. Cette exposition fut éprouvante au niveau de l’énergie nécessaire pour la porter. Les sessions de graffitage étaient organisées au cours d’événements comme la parade Métèque ou l’AG des amis du musée Fabre. Je suis aussi allé dans plusieurs Maisons pour tous à Celleneuve ou à la Mosson. La diversité fait la richesse de ce projet avec environ 1500 personnes participantes. Aller à la rencontre des gens avec mon art est une expérience intéressante. Les profils sont très variés, cela apporte d’autres points de vue  et enrichit mon boulot. Finalement, cette expérience change mon regard sur mon propre travail.

L’expression d’un graffiti partagé, qu’est-ce que cela apporte ?

Le graffiti apporte de la lecture à l’œuvre qui se regarde ! La force est aussi dans la pluralité et le nombre, une petite intention isolée à peu d’impact, ici la multiplicité des écritures, partagée à des centaines donne du sens, cela est aussi révélateur sur l’actualité, sur l’humain, sur le vivant. C’est très intéressant à analyser, de voir les comportements, la personne qui va écrire en gros ou au contraire qui va se faire une petite place dans un coin, celle qui utilise le fond ou qui n’y prête pas attention. Certains n’ont pas conscience de participer à une œuvre artistique alors que d’autres voient en ce geste la détérioration de la toile perdant sa qualité d’œuvre. Des liens se créent par ce geste simple de tendre un feutre à un spectateur.

Au-delà du graffiti, cette œuvre révèle de multiples réflexions sur l’art, sur l’autre, sur la société…

Je me suis beaucoup investi dans ce travail. Il y a une forme de générosité de ma part, je passe des semaines à peindre mes toiles puis je les abandonne en quelque sorte au public qui est libre d’écrire dessus, de participer, de l’augmenter, de partager… Pour moi, ces œuvres ont de l’intérêt parce qu’elles sont graffitées, elles prennent vie, jusqu’alors il leurs manquait la parole !

J’ai commencé ce procédé il y a 20 ans où je ressentais déjà un narcissisme de masse grandissant et flagrant. Certains visiteurs du Louvre vont devant la Joconde pour se prendre en photo avec l’œuvre, ici je propose de participer physiquement à l’œuvre en cours, d’inscrire sa marque. Aujourd’hui, on sent un retour du repli sur soi, de la peur de l’autre, je propose tout l’inverse avec l’idée de collaboration, de se tourner vers l’acceptation, se poser des questions de vivre-ensemble. Comment co-construire ensemble ? Chaque toile raconte sa propre histoire, ses propres rencontres, ses propres utopies. Avec cette série, je vis l’art comme une aventure !

Espace Dominique Bagouet, Montpellier

Jusqu’au 02 décembre

Entrée libre

www.yann-dumoget.com

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